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Oasis

  • Photo du rédacteur: Cyntia Dubé
    Cyntia Dubé
  • 7 juil. 2021
  • 11 min de lecture

Cela faisait maintenant 2 ans que le monde s’était écroulé. La recherche pour un métal irradiant qui aurait comblé les besoins énergétiques avait amené les hommes à creuser.

Toujours plus creux. Beaucoup trop profondément. Cette découverte qui aurait dû assurer une ressource non polluante avait ouvert la porte à ce qui se cachait dans une couche inconnue du monde. Les horreurs qui se mirent à sortir firent des ravages. Telles des vermines, ils s’infiltrèrent partout. Les dômes de vie furent créés, mais dans un délai trop lent. Seuls les riches y furent cachés et les autres durent former des camps pour tenter de se protéger entre eux. Les camps étaient divisés en oasis. Ces lieux permettaient de continuer à comprendre ce qui avait fait s’écrouler le fonctionnement mondial. Là où les hommes auraient dû s’unir, ce fut tout l’inverse, chacun voulant avoir le plus de pouvoir, de vivres, de ressources. Ils furent bien souvent la pire créature face à eux-mêmes. Les camps ou oasis n’avaient rien de paradisiaque et se concurrençaient entre eux.


Des dômes sortirent les templiers; des hommes armés et entrainés pour nettoyer lentement la Terre, augmentant les surfaces pouvant être possédées par les dômes. Ces hommes n’avaient pas plus d’empathie que de scrupule. Ils étaient focalisés sur l’objectif de nettoyer la Terre.


Lors de l’attaque de son premier camp par une autre oasis, Anya s’était retrouvé au sol, un homme puant, sale, prêt à tout pour son butin. Le butin c’était elle. Il avait commencé à déchirer son linge quand les créatures avaient senti le sang qui se répandait dans l’oasis. Elles s’étaient rapprochées avec rapidité et appétit. L’homme se foutait du danger, il l’avait traînée par les cheveux, arrachant plusieurs mèches blondes au passage, vers un coin reculé d’une des habitations. Elle se rappelait ses paroles acerbes sorties de sa bouche édentée et puante.


- Tant qu’à mourir, je vais au moins jouir !


Il était monté sur elle quand un templier pénétra dans l’habitation. Luttant contre une sorte de monstre ressemblant à un ours noir aux dents et griffes acérées, aussi appelé Orash. Le soldat l’avait tué sans même sortir son arme. Il avait cassé le cou de la bête dans un craquement sonore. Devant la bête noire gisant au sol, il avait à peine regardé l’homme sur Anya. Elle avait tenté d’étouffer ses sanglots pour réussir à demander de l’aide. Le templier ne se préoccupa même pas de ce qu’ils faisaient, écrasé au sol. Les cas des humains inférieurs ne lui importaient pas. Il était là pour détruire les bêtes et ne participait pas aux luttes intestines des oasis.


Dès que l’officier des templiers se mit en route vers la sortie, l’homme s’installa pour sa besogne, écartant les jambes d’Anya, malgré sa résistance. Elle l’entendait déjà haleter sous l’excitation, frottant son membre dur contre sa peau qu’il tentait de révéler pour mieux la salir.


Il fut attrapé par la jambe par un Irish, une bête bipède avec des cornes sur le dos et le long des bras. Anya en avait profité pour se relever. Elle avait pris une planche de bois et avait frappé de toutes ses forces la bête et l’homme, visant la masse qu’ils représentaient, sans plus réfléchir, mue par un instinct de survie, par la frustration et une détresse sans nom.

Elle aurait dû fuir, mais la colère l’avait emportée et elle avait frappé. Elle n’avait pas vu les clous le long du bois. Il faisait trop noir, et les larmes, mêlées à la sueur et le sang, avaient brouillé sa vue. La planche fit pénétrer ses clous dans la tête de l'homme et dans l'un des yeux de la bête. Son assaillant ne cria pas, il devint mou, la tête toujours bien clouée à la planche et tenue par une des pattes du monstre. La créature, quant à elle, hurla de douleur. Le sang giclait de sa plaie. Elle tentait de retirer la planche. Anya fut plus rapide et tira d’un coup sec pour reprendre un élan et frapper de nouveau. L’œil de la bête resta accroché, faisant un bruit gluant à travers une plainte horrible. La planche fracassa encore le crâne de l’Irish déstabilisé. Elle frappa jusqu’à ce que les deux corps liés tombent lourdement au sol. Même gisant par terre elle continua à les frapper avec conviction, ne s’arrêtant que quand les éclaboussures de sang et de chaires la convainquirent qu’ils étaient tous deux morts.

Aussi monstrueux l’un que l’autre.


Les cris à l’extérieur continuaient, des coups de feu étaient tirés. Elle ne prit aucune chance et mit son pied sur la créature pour en extirper son arme de fortune. Elle pourrait encore s’en servir.


Quand elle avait relevé la tête, le templier la regardait avec Alistair à ses côtés. Ce dernier l’avait guidé vers les autres survivants. Alistair avait questionné et analysé les survivants. Ce sont ses habilités à prodiguer des soins et sa victoire contre le monstre qui avait assuré à Anya une place dans le camp. Les templiers étaient partis sans vraiment leur parler, continuant leur mission d’extermination. Ce jour-là, elle avait compris que les vrais monstres étaient les humains.


Alistair, le chef de l’oasis conquérant, s’était toujours montré distant et détaché, intransigeant face à ses choix médicaux. Elle était consciente que le camp survivait grâce à ses décisions, à quel prix, se demandait-elle parfois ?


Aujourd’hui, ne faisait pas exception dans son lot d’horreurs.


Les pas résonnaient, s’éloignant de plus en plus de la salle froide, cadencée et imprégnée de détermination. Les mains encore tremblantes, Anya replaça les objets présents sur la table, par automatise. Elle venait une fois de plus de se disputer avec Alistair. L’homme froid qui dirigeait leur camp était de plus en plus expéditif sur les soins à donner aux blessés. Près d’elle reposait le corps d’un membre de leur communauté. Elle avait encore de son sang sur son linge et ses mains. Il aurait fallu des antibiotiques pour le sauver, changer plus souvent ses pansements. Mais, Alistair avait un contrôle sur tout ce qui était utilisé. Elle revit en pensée la scène qui venait d’arriver.


- Je veux un pourcentage de chance de survie ? demanda froidement le géant qui la jaugeait de toute sa hauteur.


- Je ne sais pas, je dois donner les soins pour voir comment cela évolue.


Elle essuya, en parlant, ses mains rougies par la plaie qu’elle venait de nettoyer et débrider.

L’odeur d’infection emplissait la salle. Même si elle l’avait voulu, elle n’aurait pas pu cacher ce fait au dirigeant.


- Je veux quelque chose d’objectif. Maintenant, Anya !


Le ton avait monté, il la fixait froidement. Son regard gris était incisif, jamais il ne semblait douter.


Elle essaya de ravaler ses larmes et fit un tour mental des plaies de l’homme. Il était dans la quarantaine avancée, dénutri comme presque tout le monde, et avait de bonnes entailles à la jambe gauche. Un Arracheur l’avait pris par surprise lors d’une mission de ravitaillement. Il était étonnant qu’il ait réussi à fuir. Le seul, d’ailleurs, du petit groupe de cinq hommes, à être revenu. Il était mal en point, la fièvre ne voulait plus descendre et il était tellement souffrant. Elle avait une bonne idée du traitement nécessaire, mais Alistair ne voulait pas perdre des médicaments et du matériel pour qu’il meure quand même. Le risque restait présent, peu importait les soins de qualités qu’elle donnerait.


- Anya ?


- 60 %, je dirais 60 %…


Elle l’avait murmuré.


Elle ne voulait pas le regarder mourir. Elle savait que sa franchise ne serait pas pour autant récompensée.


- Alors, soulage-le comme tu peux, quand il sera mort on le sortira à la fausse.

- Alistair, que ferais-tu si c’était toi, ne voudrais-tu pas qu’on essaye ? Plaida-t-elle pour l’homme.


Alistair s’approcha comme si rarement il le faisait. Il avait déplacé une de ses mèches de cheveux pour dégager le visage sale et pâle de la jeune femme. Délicatement, comme s’il était conscient de sa détresse.


- Tu te rends malade en espoir futile. Tu dois apprendre à laisser tomber.


- Je ne serai jamais si inhumaine !


- Je le sais…


Puis Alistair s’était tourné vers le malade et d’un geste rapide et violent lui avait coupé la gorge à l’aide d’une lame sans pommeau, cachée à son poignet. Anya avait voulu crier et pleurer. Elle s’était retenue, tétanisée de toute façon, les mains pâles et abimées collées à sa bouche. Puis, il n’y avait eu que le bruit du sang qui coulait accompagnant les pas de Alistair. Il ne l’avait pas regardé, il ne s’était pas excusé. Il l’avait laissé là, seule, effritée.


Pendant qu’elle essayait de reprendre son souffle, des hommes étaient venus sortir le corps. Elle s’accroupit au sol, épongeant le sang à l’aide de bout de tissu vieillot.


Elle se sentait brisée, de plus en plus. La solitude depuis longtemps avait envahi son être. Tout son univers semblait gris, sale, ensanglanté. Mais elle continuait, pour de petites victoires comme trouver une concoction d’herbe qui purifiait l’eau. Elle avait même des hypothèses pour certaines créatures, qu’elle croyait possible d’utiliser et contrôler comme une protection de plus autour du camp.


Les lumières de son infirmerie oscillèrent comme bien souvent. Les génératrices ne fonctionnaient pas toujours bien et les derniers jours fort pluvieux avaient nui à la réserve d’électricité solaire. Elle se releva et prit sa lampe de poche, installant ses outils à sa ceinture : une vieille relique en cuir qu’elle avait adaptée à ses besoins.


Les lumières s'éteignirent. Elle attendit, immobile. Des bruits de frottement au sol dans le couloir se firent entendre. Elle recula vers le mur. Restant à l’affut. Les pannes ne duraient jamais longtemps habituellement.


Les bruits augmentèrent, comme de petits pas qui courraient sur le sol. On aurait dit que les rats peuplant le camp fuyaient. Plus elle y pensait, plus elle réalisait que c’était réellement le cas. Elle ouvrit la porte. Le silence habitait tous les lieux si ce n’était des rats qui courraient. Elle fit le choix de suivre leur direction de fuite. Leur instinct de survie plus développé que le sien.


Elle avança rapidement, pillant parfois sur des rats ou se faisant grimper dessus par la vermine. La sueur coulait le long de sa nuque et de son front.


La peur envahissait de plus en plus sa tête.


Survivre, elle devait survivre.


Elle se mit à courir plus vite, tentant de se repérer malgré la noirceur, quand elle vit une ombre au loin traverser le couloir. Elle se mit à longer le mur.


Les hurlements débutèrent. Hommes et femmes hurlaient. Ses connaissances médicales lui firent comprendre que le son qui venait à ses oreilles était le bruit de corps qu’on déchirait. Elle regarda par une fenêtre du couloir. Il donnait sur l’entrée du camp, une grande salle. Des corps jonchaient déjà le sol. Des ombres rapides passaient au côté des gens qui tentaient encore de fuir. Une femme courut vers le couloir, elle se mit à frapper la fenêtre devant Anya. Cette dernière recula d’effroi. Devant ses yeux, la femme fut soulevée. Elle implorait. La chose sépara son tronc du bas de son corps dans un mouvement fulgurant, laissant échapper les viscères.


Un haut-le-cœur prit Anya malgré son habitude de voir le sang. La bête sombre semblait avoir plusieurs yeux noirs, mais ne la voyait pas. Elle se mit à courir, baissée pour ne pas être aperçue par les fenêtres. Elle ne savait pas vers où aller. Elle pouvait tenter de sortir par l’arrière ou se cacher dans une salle. En périphérie de son regard, elle vit une autre créature. La bête tenait à l’aide de ses quatre bras le corps d’un homme. Elle comprit rapidement que ce qu’aspirait bruyamment la créature était les boyaux de l’abdomen de l’homme. Deux des mains de la bête tenaient le corps pendant que les deux autres bras plus courts étiraient la peau pour donner accès plus facilement aux viscères. C’est avec dégout qu’elle réalisa que l’homme vivait encore. Elle n’aurait pu expliquer pourquoi, elle vit cependant qu’il clignait encore des yeux, la bouche tordue sous la douleur du monstre qui aspirait, tel des spaghettis, le contenu de son abdomen.


Elle choisit de fuir vers l’arrière, évitant la bête et son festin humain. Passant devant une série de bureaux, elle vit une lumière pendant un bref instant. Une personne, ce ne pouvait qu’être quelqu’un. Elle voulut se rapprocher quand elle sentit une présence juste en haut d’elle. Elle ne releva pas la tête, mais regarda un peu de côté. Dans le reflet de la fenêtre, elle vit l’horreur, grande d’au moins deux mètres. L’odeur de pourriture et de soufre envahit rapidement ses sens. Des entrailles et de la peau arrachée perlant sur les griffes de ses longues mains, complétait le portrait de la bête.


Elle allait mourir.


Elle prit dans un mouvement lent le petit scalpel qu’elle avait à sa taille. Il fallait qu’elle se défende. Elle sentit la même rage monter en elle. Elle se retourna pour faire face au monstre. La gueule grande ouverte, les dents jaunes et pointues, petites, mais si nombreuses s’approchant doucement de son visage. Elle entendait le monstre humer l’air.

La créature la fit tomber au sol, la surplombant de tout son corps. Elle sentit un liquide chaud se répandre, sans ressentir la douleur qui aurait dû y être associée. Était-elle déjà morte ? Puis, le corps de la chose se releva et tomba un peu plus loin. Devant elle se trouvait Alistair. Elle se releva rapidement, les yeux toujours aussi écarquillés, assimilant tant bien que mal ce qui se passait.


- Ils ont creusé trop loin, une horde est sortie. Va-t’en.


- Tu ne fuis pas ?


Il ne répondit pas, lui faisant signe de courir par la porte.


- Pars vers le nord une fois dehors, il y a un dôme pas loin, tente de te faire acheter. Il parait qu’ils prennent des esclaves et tu as de bonnes habiletés.


- Toi ? Il rit à sa phrase, ne s’occupant déjà plus d’elle. Elle débuta sa sortie quand elle l’entendit combattre un monstre. Se retournant, elle le vit au sol.


Sans trop savoir pourquoi elle fonça.


En chargeant sur la chose, elle planta son scalpel le plus profond qu’elle put dans une bosse pleine de liquide au-dessus du dos. Elle fit attention au liquide acide qui en coulait et poussa la bête de toutes ses forces.


Alistair se tenait l’abdomen. Elle tassa ses mains le temps de voir l’ampleur de la situation.

- Va-t’en !


- Attends que je voie si je peux te soigner.


- Combien?


- Combien quoi ?


- Mon pourcentage ?


Elle fut secouée. Alors même pour lui, il agissait ainsi.


- Seul, 40 %. Avec moi, 90 %, et ma survie avec toi augmente aussi.


Il se releva sans un mot. Elle fit un bandage rapide et ils sortirent du camp ensemble. Elle avait menti, la plaie n’était pas belle. Elle avait senti un poison que produisaient certaines de ces créatures. Ses chances étaient beaucoup plus minces. Mais l’espoir, c’est ce qui la guidait depuis si longtemps.


Elle voulait croire qu’elle le ferait vivre. Et sinon il ferait un bon ralentissement entre elle et les créatures.


Cette pensée la fit rire. Ce n’était pas elle, elle savait bien qu’elle ne le laisserait pas tomber. Mais ce sont les propos qu’elle aurait. Parce que quand la douleur prendrait possession de sa peau, que le venin se mettrait à gruger en strate les différentes couches d’épiderme, que la folie de la fièvre prendrait le dessus sur lui, il lui demanderait de mourir. Elle deviendrait sa salvatrice et son bourreau.


Il se mit à ralentir. Elle le poussa vers un regroupement de conifères, elle se cacherait avec lui. Elle le força à s’éloigner assez de l’oasis pour ne pas être une cible, mais restant assez près pour que l’odeur qui attirait les créatures soit le bain de sang s’y retrouvant et non celui de son compagnon de fortune.


Pendant qu’elle le laissait choir au sol, elle prépara le matériel, elle coupa des morceaux de tissus.


- Tu veux me refaire un bandage tout de suite ?


- Non, c’est pour te bâillonner.


Elle joint l’acte à la parole devant le regard souffrant et réticent de l’homme, mais surtout vulnérable.


Elle soutint son regard, observant son esprit dérivant dans les hallucinations de la fièvre. Elle se sentait entre génie et folie. Leurs deux esprits pourraient se briser comme du verre, elle le savait, rien n’était plus friable.


Si elle y parvenait, l’inimaginable serait repoussé un peu plus loin. Elle avait misé sur réussir l’impossible. Elle s’en nourrissait de folie, d’espoir, même si tout cela n’était que chimère. Le visage impassible, elle murmura comme à elle-même ;

- Tu crois que je suis bonne docteure à combien sur 100 ?


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