Comme les marguerites
- Cyntia Dubé
- 12 avr. 2021
- 7 min de lecture
Des souvenirs doux avec Cyntia j’en ai plusieurs. Nous avons eu notre lot de petits moments précieux.
Je me rappelle de celui des marguerites.
Elle ne gambadait plus comme quand elle était petite, mais elle avançait encore vers moi avec entrain. Dans son sourire, je voyais l’assurance d’un bel après-midi ensemble. Elle tenait dans ses petits doigts dorés par le soleil deux plats gradués en vieux plastique jaunis par le temps et la sauce à spaghetti. Ils en avaient vu des après-midi ainsi, ces deux témoins silencieux. Le sien était bien sur beaucoup plus petit que le mien. Elle serait occupée à autre chose que vraiment ramasser des petits fruits.
Arrivée à ma hauteur, je lui souriais spontanément
- Tu es prête grand-maman ! me questionna t’elle tout en avançant vers notre tale préférée.
- Bien sur ! et toi, prête à ramener plein de petites fraises à ta mère ?
- Oui mais à en manger surtout !
Elle partit à rire, elle était d’une franchise. On ne s’était pas encore approchées de notre coin que déjà elle n’arrêtait pas de parler. J’aimais sa petite voix douce et excitée, pas trop aigue, mais assez enfantine pour que je sache que j’aurais surement encore plusieurs étés comme celui-ci à cueillir des fraises de champs ensemble. Du moins je l’espérais, elle avait vieilli cette année, je voyais bien que le secondaire qui arrivait était une libération pour elle. Elle avait besoin de défi ma petite-fille.
Nous avions l’habitude quand je la gardais ou qu’elle venait en visite chez moi qu’elle me raconte ses dernières lectures. Parfois même elle se laissait allé à me raconter ses histoires imaginaires. Des histoires inventée, elle en avait par centaine dans la tête. Que dire des livres qu’elle dévorait un après l’autre. Pas toujours ceux de son âge, mais ça ne semblait jamais la déranger. J’aimais qu’elle se confie à moi, sentir qu’elle avait assez confiance pour me raconter tout ce qui se passait dans sa tête.
Parfois elle était assise sur mon plancher de salon, les pieds relevés ballotant à une vitesse folle, surement similaire aux idées qui passaient dans sa tête, et elle écrivait. Encore et encore. Dernièrement elle s’était mis à la poésie, des poèmes sur des sujets de son âge. Je me suis sentie rajeunir en lisant ceux qu’elle accepta de me montrer. Comme si moi aussi j’avais de nouveau 12 ans.
Je ne sais pas si elle m’a vu, mais l’un d’eux m’avait émue aux larmes. Pas tant dans le sujet, mais dans sa façon de l’amener. Dans la petite noblesse de son cœur, son désir de faire le bien. J’aimais avoir l’impression que je jouais un rôle là-dedans. Que par moment je faisais partie de ce qui nourrissait sa lumière comme elle disait.
- Tu ne sais pas quoi grand-maman ?
- Non ma chérie qu’est ce qu’il y a ?
Et elle était reparti sur le dernier livre qu’elle avait lu. La Cavernal je crois, des enfants pris dans une grotte, un vieux livre qu’elle avait trouvé chez moi. Elle me raconta tout, dans les moindres détails, c’était comme si je l’avais lu moi aussi. J’aimais ça, entendre sa vision de l’histoire, voir comment les mots l’a faisait rêver, vibrer, voyager.
Les yeux lumineux elle me regardait en parlant, s’assurant tout au long de son très long récit que je l’écoutais encore. Elle ne ralentissait que pour mettre quelques fruits rouges dans son bol, s’assurant de manger les plus gros qu’elle cueillait. Elle gardait les plus belles pour moi, cela ne faisait pas longtemps que je l’avais remarqué. J’aimais voir cette générosité. Elle était bien comme sa mère.
- Tu peux les garder ma chouette !
- Tu les mérites tellement plus.
- Bien sûr que non voyons ! que vas-tu dire là.
- Oui! maman dit que tu t’es beaucoup privée quand tu t’occupais d’eux.
Elle ne sentit pas mon étonnement, elle recommença à parler pendant que je prenais la fraise. Elle explosa de saveur, de souvenirs et de reconnaissance dans ma bouche. On ne réalise pas toujours ce que nos enfants remarquent ou comprennent. Cette petite confidence m’avait fait chaud au cœur.
Le soleil tapait fort en cette chaude après-midi, une chance qu’il avait mouillé les jours avant sinon les fraises n’auraient pas été aussi belles. Je réfléchi à ce que je pourrais faire comme recette, des confitures surement.
- Tu veux que je te raconte un autre livre ?
- Tu as eu le temps d’en lire un autre ?
- Bien sûr, j’en ai même presque fini un troisième mais je vais le garder pour quand je pourrai tout te raconter, tu es d’accord ?
- Bien sur ! tu pourras toujours me raconter tes histoires.
Voyant mon plat presque plein elle me regarda un peu déçue.
- Qu’es ce qu’il y a ?
- On à bientôt fini je crois murmura-t-elle.
Je pris alors son bol presque vide de ses mains et le rempli du mien. Devant son sourire étincelant, mon cœur se réchauffa. Je me mis à cueillir très lentement. Lui faisant signe de commencer son histoire.
Ce fut le bol plus long à remplir de l’histoire de l’humanité. Elle en mangeait et moi aussi, gagnant du temps, assisses dans le champ, au travers les feuilles de trèfles, le blé un peu plus loin, l’herbe parsemée de fleurs et de fraises. Un joli vent se leva, compensant pour la force du soleil. Je l’observais pendant quelques instants avant de remarquer qu’elle avait fini son histoire et qu’elle jouait avec l’herbe autour d’elle.
Je n’ai pas eu la chance d’avoir une grosse éducation et j’ai vécu en faisant face à chaque jour, mais en essayant de ne pas me questionner inutilement sur le demain. J’aurais eu peur j’imagine, ou le stress de la précarité à laquelle j’avais fait face aurait pu m’avaler. J’ai donc surmonté les obstacles, sans toujours appréhender, et j’acceptais avec bonheur et reconnaissance chaque petite douceur que la vie m’avait offerte. L’un de ces bonheurs était une petite fille volubile mais attachante. Elle avait parfois des questions dont je ne connaissais pas les réponses, très souvent même. Parfois elle se posait des questions poussées, profondes, existentielles presque et même farfelues, pour la femme simple que j’ai toujours été. Cependant au cours de nos années ensemble, jamais elle ne m’a fait sentir que je ne la supportais pas adéquatement ou que je ne répondais pas bien à ses questions. Elle acceptait avec sérénité quand je ne connaissais pas la réponse. Elle montrait de la reconnaissance et une écoute de ma sagesse qui me rendait sereine, confiante.
- Dis-moi grand-maman, l’amour ça doit être comment ?
- Que veux-tu dire par l’amour ? bredouillai-je en cherchant immédiatement la réponse à cette question un peu philosophique.
- L’amour en générale, envers les autres, nôtre famille comme le grand Amour, ça me semble compliqué dans mes livres. Douloureux même …
Elle et ses questions ! Je ne savais pas quoi dire, mais je voyais bien que la question était d’importance pour elle. Je pris le temps d’y réfléchir, de profiter du soleil sur mon visage, de passé ma main dans l’herbe et les fleurs. Elle m’imita comme pour chercher avec moi la réponse. Fermant les yeux, offrant son jeune visage au soleil qui l’avait déjà coloré d’un beau teint halé.
- L’amour ça devrait être comme les marguerites…
- Comme les marguerites ? elle me regardait intriguée
- Oui c’est ça dis-je avec assurance ; Simple, beau et doux, sincère. Surtout simple
Elle me sourit, l’air satisfaite, nos bols étaient pleins. Elle prit les deux bols solidement me laissant me relever. J’enlevais avec dégout une araignée qui avait voulu monter sur moi. Puis nous rentrèrent à la maison. Juste avant de pénétrer, je lui dis :
- C’est toi qui à ramasser toutes tes fraises !
- Comme chaque fois ! ria-t-elle de bon cœur
Ce n’était pas un mauvais secret, c’était notre complicité, notre jardin à nous. Je savais très bien que sa mère n’aurait été ni déçue, ni surprise. Elle s’en doutait surement d’ailleurs. Quand on pénétra dans la maison ma fille m’accueillie avec le même sourire que ma petite fille. Mon dieu qu’elles se ressemblaient et que je les trouvais belles. Ma fille avait travaillé toute la journée à faire des repas. Elle était vaillante et elle avait élevé avec brio deux beaux enfants.
Je me retournais pour taquiner une dernière fois ma petite fille avant de rentrer chez moi quand je vie son regard, elle m’avait observé pendant que moi-même j’avais admiré ma fille. Elle avait pu voir je n’en doutais pas, la fierté que j’avais pour elle.
- Comme les marguerites n’est-ce pas grand-maman ?
Monique, sa mère, voulu nous questionner mais je changeais de sujet puis je partis. Le cœur rempli de reconnaissance envers la vie. Il y avait dans cette maison deux femmes d’exceptions. Même si je n’étais pas responsable de tout leur cheminement, j’avais joué un petit rôle, cela me rendait fière. Et je les aimais, sincèrement, simplement.
****
C’est un de mes souvenirs du lien qui nous a uni, avec comme emblème une fleur pure et simple.
La nouvelle du défi que j'ai tenté de relever n’est surement pas la réalité. Le récit est poli, amélioré et teinté par mes souvenirs à moi. Des souvenirs riches, de sagesse et d’amour, j’en ai des tonnes avec elle. J’aime à croire qu’elle a chéri ces souvenirs autant que moi.
Je souhaite à tout le monde d’avoir des personnes symboliques comme ma grand-mère l’a été pour moi.
Je n’ai jamais douté de son amour pour moi et ma famille, de sa fierté face à nous. Elle a créé une couche de plus à ma confiance en moi, elle a mis une base saine à ma vision de l’amour.
Je vous partage un dernier morceau de souvenir, le mien, cette fois-ci dans mes yeux.
C’était quand elle a été hospitalisé, peu de temps avant que je parte en voyage en Allemagne, peu de temps avant qu’elle parte pour son grand voyage. Je suis retournée la voir à l’hôpital, seule. Elle était un peu mêlée, fatiguée, mais elle était heureuse de me voir. À sa demande je lui ai raconté pendant ma visite le dernier livre que j’avais lu, comme quand j’étais adolescente. J’avais alors 28 ans. Elle m’a écouté avec ce qui m’a semblé le même plaisir qu’autrefois. Elle m’a appris ce jour-là que les mots peuvent faire voyager n’importe qui, peu importe leur état, leur situation, quand ils sont bien choisis. Ce fut notre dernier souvenir commun, et encore une fois elle me laissait un peu de sa sagesse.
Je l’aimerai toujours comme milles marguerites.






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