top of page

Crier au loup

  • Photo du rédacteur: Cyntia Dubé
    Cyntia Dubé
  • 17 janv. 2021
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 janv. 2021

La forêt, telle un labyrinthe, s’étendait à perte de vue, le soleil éclairant pour encore quelques minutes l’horizon de son aura orangé. Les conifères et les feuillus s’entremêlaient, les couleurs d’automne reflétant le soleil. Certaines parties de la forêt avaient une allure plus sombre, les feuilles ayant quitté la cime des arbres, on aurait pu décrire ces dernières comme dans les contes pour enfants. Inquiétantes, sombres et lugubres. Il se gratta à plusieurs reprises la nuque, il la sentait meurtrie par l’étau qui la serrait. Si habituellement il ne sentait plus le fer mordre sa peau, il avait présentement l’impression qu’il l’étranglait de plus en plus. Il prit de grandes respirations, profitant de son odorat développé pour accumuler les informations qui lui laisseraient peut-être une chance, quoique infime, de survie.


Il avait les yeux dilatés comme un animal, et au fond il en était en quelque sorte un. En lui dormait la bête. Cette bête voulait se sauver, la lune qui éclairerait bientôt le ciel semblant décupler cet état. Tout cela avait l’air si irréel, il y a de cela quelques semaines il aurait ri de quiconque lui aurait parlé de loups-garous.


Même si ce n’était pas vraiment ce qu’il était et s’il n’était pas encore convaincu de se transformer comme ce qu’on lui avait décrit, il avait vu trop de changements dans son corps et son esprit pour douter. La réalité était que, cette nuit, il serait une des proies, et que sa chance d’en sortir vivant et de faire partie d’une meute dirigée par des hommes résidait dans sa capacité à contrôler suffisamment sa bête, trouver sa proie et ne pas être chassé.


Il n’était pas le seul à devoir faire partie de cette joute un peu folle, d’autres hommes comme lui étaient là. Certains s’étaient préparés toute leur vie à ce moment, d’autres comme lui avaient été attrapés, sortis de leur réalité banale. De la chair à canon, c’était ce que lui et quelques autres étaient, ils ralentiraient les chasseurs, permettant aux hommes des tribus de loups d’avoir une réelle chance de se démarquer.


Il était grand et élancé, il était fort, mais rien à comparé à certains autres participants. Il avait des yeux gris acier et perçants, qui lui avaient valu plus d’une nuit en bonne compagnie. Ses cheveux ébènes encadraient un visage bien défini. Il était informaticien de profession, n’avait presque jamais pratiqué de sports autres que la course, il aimait lire et écrire, écouter des films. Il était banal.


Il ne regardait pas les autres participants, il voulait garder son focus, ne pas voir la concurrence ni le désespoir chez certains. S’il avait une compréhension claire des ennuis dans lesquels il était, il se refusait à abandonner. Il était peut-être un rat de bibliothèque, mais il était un rat vivant qui se battrait pour sa vie.


Une première cloche sonna, un ding! profond qui se répandit dans la forêt. Ce bruit résonna dans sa cage thoracique, comme un appel intérieur. Le jeu commencerait sous peu. Ils lui avaient expliqué le peu de règles. Ils… ces hommes, dirigeants du monde, milliardaires en recherche de sensations fortes, mais aussi descendants de cultes ou sectes tels les templiers, étaient là, attirés par la gloire et le prestige de cette chasse. Il n’aurait jamais cru que tout cela pouvait cohabiter dans une société tissée à même des règles ancestrales et complexes. Comme si le monde contemporain qu’il connaissait n’avait plus rien à voir avec certains regroupements. Ils semblaient avoir maintenu des liens et un fonctionnement les préservant tous.


Il se plaça, prêt à courir le plus vite qu’il le pourrait. Il aurait cinq minutes après la deuxième cloche pour entrer dans la forêt. Ensuite deux principales options s’offraient à lui. Il pouvait tenter de survivre toute la nuit et se soumettre au matin au clan de chasseurs qui voudrait l’avoir comme bon toutou ou trouver et manger le chaperon rouge. Les histoires qu’il avait entendues disaient que personne n’avait jamais réussi à le capturer. Il était difficile pour lui de s’imaginer goûter la chair d’un autre humain. Il se percevait encore ainsi, comme un humain. Plus qu’un monstre ou qu’un loup du moins.


Le soleil s’effaça du ciel complètement, la lune n’avait pas encore pris possession du ciel, comme pour donner un moment de répit entre deux états au monde. La nuit était pourtant bel et bien là. La respiration des autres prenait de plus en plus de place dans le silence de l’endroit. Les cris des animaux et les autres bruits de la nature semblaient être étouffés, le rythme de son propre cœur s’accélérant et venant tambouriner ses tympans. La chasse allait débuter et les chasseurs tueraient les méchants loups pour sauver le petit chaperon rouge. On aurait dit une mauvaise farce.


Ding !


Il n’attendit pas, les muscles tendus, il sentit le collier de métal tomber de son cou et il partit au même moment, fonçant dans la forêt, tentant de percer la nuit de son regard. La forêt était froide et humide, l’automne embaumant tout autour. Un lit de feuilles couvrait le sol à plusieurs endroits. Immédiatement, il réalisa le risque du bruit causé par le craquement sous ses pas. Il avait pris le temps de regarder la forêt, si une partie était principalement constituée de conifères, donc moins de feuilles au sol, plus à sa gauche il avait remarqué ce qui lui avait semblé être une éclaircie sinueuse, comme si les arbres suivaient une rivière. Le bruit de cette dernière lui donnerait peut-être un avantage. Il serait plus facile aussi de grimper dans les feuillus. Il partit donc à la hâte sans un regard derrière lui vers cette zone entourant la rivière.

Dans les derniers jours, il avait pu parler avec d’autres comme lui, aucune alliance ne s’était pourtant forgée, certains avaient déjà un goût prononcé pour chasser leur propre proie. D’autres étaient si dépassés par l’horreur de la situation qu’ils ne parlaient et ne mangeaient plus. Il y avait celui qui leur avait tout appris, un des leurs au fond, qui travaillait pour ces hommes. Brak, un grand blond découpé comme aucun homme ne devrait pouvoir l’être. Il avait survécu à deux chasses et travaillait pour une famille influente. Cette année, il désirait s’émanciper en trouvant le petit chaperon rouge. Il les avait formés comme aucun avant, avait-il dit. Il voulait qu’ils soient un réel défi pour les chasseurs, qu’ils les occupent assez pour que lui-même puisse trouver le chaperon, qu’il appelait aussi plus souvent la proie ou l’insoumise. Le prisonnier ne comprenait pas pourquoi mais n’avait pas posé de questions. Il savait son corps limité, donc avait appris le plus d’informations possible pour survivre intelligemment.


Lui qui courait pour sa survie s’appelait Chase. Il était dans la mi-vingtaine et sans attaches. Il avait bien sûr des amis, mais qui le chercherait vraiment ? Son nom finirait comme bien d’autres dans une rubrique sur internet. Quand il entendit la cloche, il s’adossa à un arbre pour écouter, il écouta les bruits de la forêt, puis ceux des autres qui comme lui fuyaient. Il entendit les chasseurs qui partaient, ils ricanaient et parlaient fort pour le moment, leurs voix retentissaient. Ils prenaient leur temps. Il comptait au moins 5 voix différentes. Il y en avait sûrement plus. Il devrait se méfier même si la forêt était grande.


Brak avait un besoin important de parler, d’être mis sous les projecteurs, ce besoin Chase l’avait utilisé en sa faveur. Il avait ainsi appris des informations précieuses à sa survie. Les chasseurs connaissaient le terrain et avaient pu mettre des pièges, il y avait un veilleur qui surveillait la chasse. La proie ne pouvait pas bouger, elle restait à la même place, statique quelque part dans le bois.


Chase se laissa donc guider par ses sens pour tenter de se rapprocher de la rivière. Il avança prudemment, s’assurant de ne pas tomber dans un piège. Il tentait d’utiliser ses sens et de les amplifier, comme Brak le leur avait montré. Il avait beaucoup pratiqué, assez pour reconnaître l’odeur de ceux qu’il avait côtoyés. Il avait une bonne ouïe aussi, mais dans tous les bruits de la forêt il trouvait difficile de faire le focus, il n’avait pas prévu ce défi.


Chase allait reprendre son déplacement quand un premier coup de feu ainsi qu’un long cri déchirèrent la nuit. Il n’eut pas besoin d’indice pour comprendre et entendre le hurlement de douleur d’un des hommes comme lui. Il accéléra le pas, la peur gagnant de nouveau son esprit.


Il trouva rapidement la rivière et s’enduit de boue à même son rivage. Il tenterait de camoufler son odeur et de mieux se cacher ainsi. Un hibou près de lui fit entendre son hululement, ce qui le fit sursauter. Il tenta de reprendre une respiration lente et profonde pour se calmer quand un cliquetis attira son attention. Il scrutait la nuit de son regard apeuré, quand il vit au loin la mire d’un fusil. Il n’attendit pas son reste et partit à la course. Il était maintenant la proie d’un chasseur. Il tenta de s’engouffrer dans la forêt plus dense et plus noire, contournant les arbres et changeant de direction rapidement. Des mouvements saccadés, tel un animal pourchassé, guidées par la peur.


Une forte odeur de fer attira tout d’un coup son attention, il ralentit son élan, se protégeant à l’aide des arbres. Il manqua de faire le pas de trop. Un trou béant se trouvait devant lui, assez grand pour l’ensevelir, des piques en sortaient, un corps y agonisait. Il reconnut un des hommes avec qui il était. Son nom lui échappait, Louis quelque chose. L’horreur avait maintenant une image. Le pauvre homme était transpercé au niveau de la cage thoracique, juste en bas de la clavicule droite, dans les deux jambes et le bas droit. Plus il bougeait, plus il s’enfonçait. Le sang roulait le long des pieux de bois, un flot lent mais constant. Son cri perça la nuit, il attirait trop l’attention. Chase devait se cacher.


Chase se recula dans un buisson et attendit un peu. Il sentit alors l’odeur du chasseur qu’il avait vu avant s’approcher. Un autre coup de feu se fit entendre plus loin, des grognements aussi à plus ou moins un kilomètre. La tension montait encore d’un cran.


Il tenta de retenir le plus possible sa respiration, et il observa le trou. Comme il l’avait présagé, un chasseur approcha. Il avait l’air d’être dans la quarantaine avancée. Le chasseur visa le loup de son fusil de chasse et tira un coup qui déchira la nuit. Chase trembla légèrement, il avait un plan et devait rester concentré. Il s’approcha doucement du trou. Le chasseur recroquevillé au-dessus du piège tentait à l’aide de son couteau de prendre un morceau de l’homme qu’il venait de tirer. Chase fit alors de rapides mouvements souples et silencieux et arriva derrière le chasseur. Ce dernier voulut se redresser légèrement, ayant senti la présence du loup. Il lâcha un juron en même temps que Chase le poussait dans la fosse. Il ne cria pas plus, une des poutres transperçant sa boîte crânienne.


C’est alors qu’il sentit l’odeur d’un autre homme, un frisson parcouru son échine, il sentit au sol près de sa main le fusil du chasseur tombé.


- Allez gentil petit chien, éloigne-toi que je ne sois pas obligé de jouer dans toutes vos carcasses. La voix était ricaneuse, aucune nervosité, il avait gagné.


Chase ronchonna et glissa sa main ramenant le fusil devant lui, toujours dos à l’homme. Il se redressa doucement prenant le temps de se placer le plus stratégiquement qu'il le pouvait. Il n’avait jamais tiré de sa vie avec un fusil. Il se retourna rapidement, tirant en même temps, sans prendre le temps de bien viser. L’impact du fusil, qui venait de faire feu, sur l’épaule de Chase aurait dû le repousser vers l'arrière mais il était beaucoup plus fort et solide. Il résista à l’impact, chargeant en même temps une autre balle qu’il tira immédiatement.


L’homme devant lui tomba face au sol. C’est alors qu’il sentit la brûlure d'une balle dans sa cuisse gauche. Il jura. Rapidement, il fit un bandage et mit de la terre sur le pansement pour tenter de camoufler l’odeur du sang qui coulait de lui. Il prit les balles du chasseur tombé, puis sans savoir pourquoi il le retourna, regardant son visage livide et crispé. En même pas deux minutes, il avait tué sans retenue deux hommes. Un haut le cœur se fit sentir qu’il tenta de refouler. Il prit de grandes respirations, c’est alors qu’il sentit une odeur différente. Il le savait, l’insoumise était non loin.


Sans plus attendre, sans une pensée de plus pour les hommes morts, il fonça. Sa chance de survie y était. Son cœur était lourd, mais il ne voulait pas lui porter trop d’attention. Il traversa la forêt, guidé par un instinct qui n’était pas le sien. C’est alors qu’il réalisa qu’il ne courait plus sur ses pieds, mais à quatre pattes. Sans le sentir vraiment, son corps s’était ajusté, laissant le fusil au sol malgré lui, laissant ce qui lui restait de sa vie, de son humanité.


Puis il la vit.


Assise sur une roche, de dos, sa cape ridiculement rouge. Une brume s’étendait tout autour, il ne l’avait pas remarquée dans sa course, mais l'humidité de la nuit s’était installée. Lentement, le ciel dégagé laissait voir des milliers d’étoiles et la lune telle une reine trônait dans le ciel immense et noir. Il se perdit quelques instants dans la contemplation de cette dernière.


- Alors tu viens me manger? questionna une voix douce et jeune.


Il s’approcha sans parler, s’il parlait il avait peur de ne pouvoir la manger, et était-il seulement encore capable de parler. Il avança doucement, bouche close, les yeux bas, couinant légèrement. Elle se retourna lentement, il put lire dans ses yeux verts la peur et une tristesse sans nom. Elle retira son capuchon, libérant une chevelure dorée comme un champ de blé que la lune faisait miroiter. Il s’approcha et vit que ses mains étaient jointes, elle ne pouvait bouger dans la forêt car elle était prisonnière. L'injustice de cette constatation lui fit lâcher un grognement caverneux qui le fit sursauter en même temps qu’elle. Il avait eu des choix, elle n'en avait aucun.


- Tu n’es pas habitué à ton état, ne t’en fais pas, tu redeviendras sous forme humaine. Mais cessons de jouer, veux-tu. Finis ta tâche, je t’en prie. Je suis fatiguée d’avoir peur.


Elle avait soupiré en parlant, une larme se pointant au coin de l’œil.


Chase s’approcha, à pas de loup, lent et il plaça sa tête collée contre la sienne. Il huma son odeur, se laissant bercer par le rythme de son cœur, doux, fragile. Il descendit sa tête vers ses mains, il en lécha une. Pendant un instant le loup sentit le désir, le désir de mordre, le désir de posséder sa proie, une fulgurante envie, presque plus forte que celle de vivre. De ses dents pointues il mordit la corde. Il dut gruger un peu. Quand les liens tombèrent au sol, il lécha là où ils avaient meurtri la peau de la jeune fille. Le goût était unique, une goutte de sang toucha sa langue. La bête en lui s'affola, il voulait tout réclamer, tout prendre. Sa respiration s’accéléra, il la sentit se raidir, de peur sûrement.


Il s’éloigna de quelques centimètres et s’assit devant elle. Regardant la beauté qu’elle était, se délectant une dernière fois du sang sur sa plaie. Il releva la tête en petit hochement, il voulait qu’elle fuie. Chase avait senti le loup qui s’approchait de lui. Brak était proche, il sentait la chair, le sang ainsi que la transpiration. Dans la tête du chaperon, Chase lui dit, allez fuis, je vais le retenir, fuis et vis pour nous.


Et il l’entendit crier, un perçant et profond: “Non!”


Il se retourna, voyant Brak, droit sur ses deux pattes, l’image même du loup-garou de films. Le sang perlait sur son poil d’ébène, sur ses griffes aiguisées pendaient encore les entrailles du dernier qui avait croisé sa route. Chase se mit en position de défense, il donnerait tout ce qu’il avait.


Le grand loup allait frapper de toutes ses forces Chase quand une détonation forte brisa le silence de la nuit. Brak tomba au sol, un trou béant perçant son pelage. Chase regarda autour de lui et vit un chasseur s’approcher, le tenant en joute.


Elle s’approcha de lui et lui murmura : Allez croque-moi, vas-y, ne meurs pas pour moi, mords.


Il se refusa, même si la bête en lui exigeait d’être assouvie, aussi rapidement qu’à sa première transformation il se retrouva sans douleur dans le corps humain qu’il avait. Chase était nu, il se releva sans aucune crainte face au chasseur. Une certitude au cœur, il n’était pas un monstre.


L’homme arriva à leur hauteur, et leur montra la lune. Elle avait pris les couleurs du sang qui avait coulé, la nuit était loin d’être finie mais la chasse prenait fin maintenant.


- Pourquoi? questionna Chase, hésitant.


- Tu as goûté mon sang, proposa l’insoumise comme on tente un réponse à un jeux questionnaire.


- Et tu l’as laissé faire, répliqua l’homme.


Il continua.


-Je suis le veilleur, je m’assure que les jeux soient faits, et les jeux ont été fait.


Il accrocha son fusil à son dos et dit en levant les mains au ciel.


- On salue la lune par le sang.


- On salue la lune par le sang répondirent en écho chasseurs et loups, tous à l’orée du bois, apparaissant un à un. Des yeux brillants parsemant l'étendue sauvage.


- On salue la reine de sang et le gardien de lune, reprit le veilleur.


- On salue la reine de sang et le gardien de lune, répondirent de nouveau ceux présents.


- Que se passe-t’il? questionna Chase.


- Je me nomme Milane, nous sommes liés, rien n’est fini, mais nous sommes ensemble.


Chase ne comprenait pas grand-chose, mais quand elle avait dit “Nous sommes ensemble” son cœur s’était emballé. Elle n’était plus insoumise, il n’était plus une proie et le reste ils y feraient face, une horreur à la fois.


Posts récents

Voir tout

Commentaires


bottom of page